Vendredi 12 décembre 2008
Des textes déja publiés regoupés, assemblés.
I - Die Liebe, mein Schatz, ist bodenlos
Dans l'amour, mon amour, on n'a pas pied.
Charlotte Salomon
Charlotte est née dans une famille juive en 1917 à Berlin. Après la Nuit de Cristal, fin 1938, elle est envoyée sur la Côte d'Azur. Hantée par de nombreux suicides dans sa famille, exilée, elle
réalise de 1940 à 1942 « Vie ? ou Théâtre ? », une trilogie avec près de 800 gouaches, des textes et des partitions musicales. Elle avait 26 ans lorsqu'elle fut arrêtée et gazée à Auschwitz.
II - Carla, elle est magnifique, des grands yeux, de beaux cheveux, des grandes jambes. Beaucoup sont amoureux d'elle. Carla hier elle était pas à Disneyland. Dans mon village, tout le monde le
sait, Carla, elle était dans sa voiture avec sa petite soeur et sa maman, tout près de chez moi. Comme des paparazzis, des jolies plaques de verglas froid de canard la poursuivent sur sa route.
Alors, la voiture, elle a dérapé, valdingué, fini sa course le nez dans la rivière. Et la maman de Carla, elle a d'abord sorti la petite soeur de Carla. Puis elle a dit Carla : je reviens. Et
quand elle est revenue, Carla, elle était plus là. Carla, malgré ses 7 ans, je vous jure qu'elle était pas à Disneyland, elle est au paradis. Et tout le monde dit dans mon village qu'on a pas
idée de faire Noël en hiver.
Naël, mon fils de six ans (et demi), grimpe à toute allure sur le mur en pierres sèches qui clôt la maison ; il s'assied dos contre le pilier du portail. Quand il prend cette position, c'est pour
jouer à observer les passants, les invités attendus, ou, comme hier, pour me parler de choses importantes à ses yeux, Alors moi, je suis perché avec lui là-haut, adossé au mur de la grange.
Voilà, nous sommes prêts : alors il me dit que Carla, la copine d'école décédée un peu avant Noël, elle a une belle tombe, et j'accueille dignement sa question :
- Dans le cimetière, tout au fond, tout au fond, c'est loin, c'est pour les enfants. Ca serait pas beau hein papa à côté des grands ?
- Oui Naël, ça serait pas beau, c'est pour cela que c'est tout au fond.
III - Appris de la bouche de ma mère. Le pourquoi de l’arrivée à Besançon, le départ de la Meuse natale. Une histoire de fuite. Je savais. J’ai longtemps cru que c’était l’exode. C’était bien à
cette époque, grand-mère s’était remariée quelque temps après le décès de grand-père, tué par des soldats allemands. Remariée, sous la contrainte, et le second mari n’était pas du genre aimant,
très violent. Grand-mère, elle a fui l’ennemi, pas l’occupant, son mari. Un jour, elle s’est levée très tôt, sans faire de bruit, elle a réveillé ma mère, l’aînée, douze ans, puis les trois
autres enfants; elle leur a juste dit de s’habiller en silence, ma mère a aidé les petits. Ils sont partis à pied très vite, sans affaires, avec un peu d’argent. A la gare la plus proche, ils ont
sauté dans le premier train, puis de correspondance en correspondance, ils se sont arrêtés dans une ville sans attache. Besançon, où je suis né.
IV - Deux lettres. La première adressée à une mère, la seconde à une fiancée. J’ai tenu les morceaux de ces lettres déchirées, je les ai reconstitués, j’ai lu les lettres écrites à la plume. En
allemand. Dans les deux cas, l’amour évidemment, l’absence, le manque, la nostalgie du pays, l’assurance des ne t’inquiète pas tout va bien. Deux lettres trouvées par moi il y a onze ans dans la
trappe de la cheminée monumentale de la cuisine. Jamais parvenues à leur destinataire aimé, retenues probablement par la hiérarchie, ma maison était le siège de la Kommandantur. Deux lettres de
soldats allemands. Je suis le dernier à les avoir lues. Les lettres se sont ensuite désagrégées.
V - Une image retrouvée dans le carton à photos niché en haut de l'armoire chez ma mère. Mes parents donc. Comme au cinéma. J'aime les voir ensemble ainsi, Beaux comme les acteurs d’un film
américain dans les années soixante.
Retour sur terre, le chien de mon père, Badineau. Plus tard, ce nom m'évoquera Marivaux !
Ils sont assis sur l'escalier accédant au jardin de la maison des grands-parents paternels.
Des paysans, frustes, silencieux. Et très pauvres. Cinq vaches à l'étable, des poules dans un enclos grillagé, et quelques lapins en sursis. Le couteau de Grand-Mère n'était guère loin.
Grand-père, aucun objet ou image de lui, sauf le souvenir de ses fusils de chasse et de son tracteur rouge McCormick. J'étais très jeune quand il est décédé. Grand-mère est morte devant moi. Elle
était attablée dans la cuisine surchauffée et ça sentait le feu et la soupe de pomme de terres au coin du poêle. On buvait du vin ou de la limonade. Elle a été saisie d’une sorte de hoquet, elle
est tombée de sa chaise, mon père a juste eu le temps d'éviter sa chute vers le sol. Il l'a prise dans ses bras et il est monté dans sa chambre. Je n'avais jamais vu mon père si proche de sa
mère. Je n'étais jamais allé à l'étage. Il y faisait froid et les murs étaient très sales.
VI - Joseph
Je vous parle d'un homme
Que je ne connaissais pas
Peut-être tendiez-vous l'oreille ?
Je chuchote le mépris
Qu'il éprouve pour les clercs
Et le front qui de haine perle
Je vous parle d'un homme
Auquel je ne ressemble pas
Peut-être écoutiez-vous aux portes?
Je susurre la révolte
Qu'il dirige contre les maîtres
Et le cambouis et l'huile
Je vous parle d'un homme
Que je ne comprenais pas
Peut-être n'étiez-vous pas là ?
Je dis à demi-mot le Jardin
Qu'il m'apprit malgré lui
Et les arbres et les fruits
Je vous parle d'un homme
Qui ne m'écoute pas
Peut-être n'entend-il pas mes pas ?
Je murmure à ses yeux
Qui me regardent
Et la dernière lumière
Je vous parle d'un homme
Que vous ne connaissez pas
Peut-être ne l'entendiez-vous pas ?
Je marche dans les pas de celui
Qui fût un homme simple
Et mon Père.
VII - Colette. Enfants, nous investissions souvent en bande un terrain de jeu espace infini interdit aux filles : la décharge du quartier voisin. Chacun de nous fouillait pour y trouver un
improbable objet, un objet qui prend sens au moment où on le trouve jusqu'à ce qu'on le jette, très vite le plus souvent. Première cigarette, les P4 vingt centimes le paquet de 4 cigarettes âcres
qui arrachaient les alvéoles de nos jeunes poumons; plus qu'à fumer, les P4 servaient à allumer facilement les mèches des pétards placés ensuite dans les bouteilles de sodas en verre.
Parfois ça castagnait entre nous du quartier Montrapon contre les vrais occupants du quartier, ceux des Montboucons. Jamais eu de blessures graves malgré la guerre enfantine des tranchées,
les projectiles cailloux et bouteilles.
Dans ce même quartier ennemi par nous occupé, il y avait une autre curiosité : la maison d'une rousse flamboyante, Colette, qui séjourna à Besançon, elle y écrivit ses Claudine. C'était
toute une histoire cette maison à nos yeux d'enfants, on savait qu'elle y avait vécu, on n’avait pas lu. On achetait ou on volait bonbons, cigarettes et pétards au bureau de tabac de la place
Colette près l'école.
L'était impitoyable le quartier, pas de quartier. Dès que l'on était plus en bande on était vulnérable et on l'apprenait vite à ses dépens. Les vols de vêtements, les luges, les vélos, ça,
ça faisait pas mal. Un jour, je suis seul en rentrant de l'école, ils sont trois, deux me tiennent les bras, un autre frappe à coup de poings dans le ventre, ils sont trois de la même origine
sociale, la même école, la même classe. Ce jour-là à 10 ans, après avoir dégueulé et pleuré, ma vie a changé définitivement. Quelques jours après en classe ils ont cassé la gueule de notre
institutrice devant nous, son prénom c'était Colette.
VIII - A une jeune femme partie à 20 ans.
Au-dedans de son elle ça a craqué.
Il pleut des cordes, les enfants jouent au pendu.
Après l'averse, la poussière s'est tue.
La poussière, sais-tu ?
IX - Martin
Sur le pont du village
J’ai trouvé tout un trésor :
Une pierre bien sage
Une fougère en or
Un livre sans page.
Martin Pizon, 11 ans